Pour beaucoup d’éditeurs de logiciels financés par le VC au cours de la dernière décennie, la sortie n’est plus un horizon lointain : elle est à l’ordre du jour du prochain board. Les fonds levés entre 2019 et 2021 sont bien avancés dans leur vie, et leurs investisseurs veulent du cash plutôt que des valorisations sur le papier : dans les dernières données de Carta, le DPI médian des millésimes 2019 et 2020 dépasse à peine zéro, et moins de la moitié de ces fonds ont rendu le moindre capital.
Les acquéreurs aussi ont changé. Le private equity est devenu une voie de sortie à part entière pour les sociétés financées par le VC en Europe : selon PitchBook, les LBO ont représenté 27 % des sorties de sociétés européennes financées par le VC en 2025, la part la plus élevée de la décennie, pour environ 19 milliards d’euros de valeur. Les industriels n’ont pas disparu, mais nombre des acquéreurs les plus actifs dans le logiciel sont désormais des plateformes détenues par des fonds, engagées dans des stratégies de buy-and-build. Et l’IA a rebattu les cartes de ce que les acquéreurs sont prêts à payer : les données propriétaires et les produits ancrés dans des processus critiques n’ont jamais autant valu, tandis que les outils exposés à la banalisation voient leur valorisation revue à la baisse.
La bonne question pour un fondateur n’est donc pas de savoir s’il faut céder à un fonds. C’est de savoir quelle voie correspond à la société telle qu’elle est aujourd’hui, et de plus en plus, s’il est pertinent de garder deux voies ouvertes en même temps.
Un acquéreur financier investit dans une société autonome : un chiffre d’affaires prévisible, un plan crédible et une génération de cash suffisante pour porter de la dette ou financer la croissance. Les formes varient : un LBO majoritaire, un OBO dans lequel les fondateurs cèdent une partie de leur participation et réinvestissent aux côtés du fonds, ou une opération minoritaire de growth qui donne de la liquidité aux VC tout en laissant le contrôle aux fondateurs. Les fondateurs réinvestissent généralement une partie de leur produit de cession, ce qui leur offre un second gain à la sortie suivante. Une idée reçue à abandonner : le private equity n’achète pas seulement des sociétés rentables à croissance lente. Les fonds de growth et les fonds minoritaires investissent dans des sociétés en forte croissance, à condition que le chemin vers la rentabilité soit visible. Ce que le levier change, c’est la discipline : la génération de cash devient un engagement, et non plus une ambition.
Un acquéreur industriel valorise ce que la société vaut au sein de son propre groupe : une technologie qu’il mettrait des années à développer, des clients qu’il ne touche pas, des données qu’il n’a pas. Cela peut justifier une prime qu’aucun acquéreur financier ne peut égaler, en particulier pour des actifs rares, et cela offre en général une liquidité totale aux fondateurs comme aux investisseurs. Le prix à payer, c’est l’intégration : la marque, la roadmap et l’autonomie de l’équipe n’y survivent pas toujours, et une partie de la valeur est souvent payée sous forme d’earn-out lié à des objectifs post-closing. La frontière entre acquéreurs industriels et financiers s’estompe d’ailleurs : beaucoup des industriels les plus acquisitifs du logiciel européen sont eux-mêmes des plateformes détenues par des fonds, qui achètent pour les synergies avec, derrière elles, l’objectif de rendement d’un fonds.
Approcher en parallèle des acquéreurs financiers et industriels n’est pas un réglage par défaut, mais un choix de processus délibéré. Il est crédible lorsque la société a une taille suffisante et que son equity story parle aux deux camps : assez solide en stand-alone pour les fonds, assez stratégique pour les industriels. Il mobilise davantage le management, avec deux séries de réunions et de questions, et il accroît le risque de fuites. En contrepartie, il crée une vraie tension concurrentielle et garde une alternative ouverte jusque tard dans le processus, ce qui protège souvent la valeur quand l’un des deux camps flanche.
Cinq critères font l’essentiel du travail. Aucun n’est éliminatoire : chacun fait pencher la balance vers une voie ou une autre.
En dessous d’un certain niveau de revenus récurrents et d’EBITDA, un LBO majoritaire classique est difficile à monter : la génération de cash ne suffit pas à porter de la dette, et la taille ne justifie pas l’attention d’un fonds. Pour les sociétés plus petites, les acquéreurs naturels sont les industriels et les plateformes détenues par des fonds, pour qui la société est une acquisition complémentaire plutôt qu’un investissement en soi. Le seuil évolue avec le marché et le secteur ; ce qui compte, c’est votre position par rapport aux opérations que les fonds réalisent réellement dans votre domaine.
Croissance et marge combinées, rétention nette du chiffre d’affaires, marge brute, économie de l’acquisition client. Les acquéreurs financiers paient pour la prévisibilité et pour la capacité à porter du levier : ils valorisent donc un chiffre d’affaires récurrent et fidélisé, et un chemin visible vers la génération de cash. Un industriel peut payer pour la croissance, ou pour un actif stratégique qui n’est pas encore rentable, parce qu’il juge la société sur ce qu’elle apporte à la sienne.
Savoir si l’IA renforce ou fragilise votre position est devenu le premier filtre de nombreux investisseurs. Les systèmes de référence, les données propriétaires et les produits ancrés dans des processus réglementés ou critiques ont tendance à en profiter ; les outils génériques exposés à la banalisation, à en pâtir. La même question nourrit l’appétit des industriels, de l’autre côté : acquérir une capacité d’IA, ou les données qui l’alimentent, est souvent plus rapide que de la développer.
La taille du marché adressable et ses moteurs de croissance déterminent l’histoire que vous pouvez raconter. Une société qui dispose de plusieurs années de croissance devant elle sur un marché porteur peut se présenter comme une valeur de croissance autonome et durable, ce qu’un fonds recherche précisément. Une société dotée d’un produit solide sur une niche étroite vaut souvent davantage au sein d’un groupe plus grand, capable de le vendre à sa propre base de clients.
Les marchés fragmentés se prêtent au buy-and-build, et la question à se poser est simple, et inconfortable : êtes-vous le consolidateur ou le consolidé ? Une plateforme crédible, avec le management, les systèmes et les marges pour intégrer des acquisitions, attire le private equity. Une cible naturelle pour la plateforme de quelqu’un d’autre oriente plutôt vers un industriel ou un acquéreur détenu par un fonds.
Combinés, les cinq critères dessinent une poignée de profils reconnaissables. La plupart des sociétés se retrouvent dans l’un d’eux plus nettement qu’elles ne voudraient l’admettre.
La préparation dépend de la destination. Pour un fonds, cela veut dire un pack de KPIs qui résiste à l’examen, un reporting mensuel réconcilié avec la comptabilité, et souvent une vendor due diligence pour cadrer les chiffres avant que les acquéreurs ne le fassent. Pour un industriel, cela veut dire un business case de synergies, ce que la société vaut pour cet acquéreur précis, et la preuve qu’elle peut être intégrée, des contrats et de la propriété intellectuelle jusqu’aux systèmes et aux équipes.
Un dual track ajoute une contrainte de plus : deux equity stories qui ne se contredisent pas. Les fonds liront le plan stand-alone, les industriels liront le business case de synergies, et tous verront la même data room.
Le bon horizon est de douze à dix-huit mois. Le board et les VC doivent être associés tôt, car leurs propres calendriers, leurs préférences et leurs attentes de rendement déterminent les voies réalistes. Une voie de sortie sur laquelle la table de capitalisation ne s’accorde pas n’en est pas une.
La bonne voie de sortie dépend de votre profil, pas de l’humeur du marché.
Sources : PitchBook, Europe’s VC-backed founders rely on PE more than ever for an exit (2025 Annual European Venture Report) · Carta, VC Fund Performance: Q1 2026